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Jacques DOUAI
LE VISITEUR D’UN SOIR

Une carrière couronnée de prix :
 5 fois « Grand Prix du Disque » :

1955 : GRAND PRIX DU DISQUE
1957 : ROSE D'OR DE LA CHANSON
1962 : GRAND PRIX DU DISQUE
1963 : MEILLEUR DISQUE "LOISIRS JEUNES"
1964 : MILLÉSIME du CLUB DES AVANT-PREMIÈRES"
1964 : MEILLEUR DISQUE "LOISIRS-JEUNES"
1968 : GRAND PRIX DU DISQUE
1974 : GRAND PRIX DU DISQUE
1974 : PRIX DE LA VILLE DE PARIS
1977 : GRAND PRIX ACADÉMIE DU DISQUE FRANçAIS...

Jacques DOUAI
Troubadour militant

1920-2004

Dans la famille Tanchon, après la guerre de 14-18, on ne roule pas sur l’or, mais on chante toute la journée. Le père travaille aux Chemins de Fer, et le samedi, il va chanter au café-concert, en compagnie de son jeune fils Gaston. La musique devient alors une vocation pour l’enfant — futur Jacques Douai — à égalité avec le football. Il va à la chorale et étudie divers instruments, encouragé et conseillé par le chef de l’Harmonie des Cheminots.

Ayant grandi, il parcourt la France, travaille un peu dans l’industrie, et pendant la guerre, il va faire des rencontres essentielles. À Toulouse, il devient l’ami de Léon Chancerel et de ses Comédiens Routiers issus du scoutisme. André Bellec, futur Frère Jacques, lui conseille d’aller à Uriage où se trouve l’école des cadres de la jeunesse. Il y travaille avec Olivier Hussenot et Yves Robert, puis pour se perfectionner dans le chant choral, il participe à un stage du mouvement « Jeune France » à Lyon et y fait la connaissance de César Geoffray, maître de chant des Scouts de France, futur fondateur d’À Cœur Joie, et celle de William Lemit, son homologue chez les Éclaireurs. C’est là qu’il apprend à jouer de la guitare. À la même époque, il perfectionne sa voix avec la grande Ninon Vallin car il rêve d’une carrière lyrique. Il passe peu de temps au STO et revient clandestinement à Paris où il retrouve la Compagnie Grenier-Hussenot. Il anime des colos et des maisons d’orphelins de guerre avec sa femme Thérèse Palau.

En 1946, Jean-Roger Caussimon lui conseille d’aller chanter « Chez Pomme »,  à Montmartre. Il y est bien reçu et prend pour nom de scène celui de sa ville natale. C’est le début d’une odyssée chantante de près de soixante ans. D’autres cabarets l’accueillent : « Chez Solange », « La Rose Rouge » (rue de la Harpe), « L’Échelle de Jacob », « Le Quod Libet » de Francis Claude qui le fera débuter à la radio… Il rencontre Henri Crolla, Francis Lemarque et surtout Léo Ferré dont il enregistrera de nombreuses chansons. Séduit par  Les feuilles mortes  de Prévert et Kosma que vient d’enregistrer Cora Vaucaire, il les met à son répertoire. La firme Selmer veut en faire un 78 tours, mais Jacques Douai refuse par crainte de perdre sa liberté de choix des chansons. Il chante « Chez Carrère », sur les Bateaux-mouches, « Chez Gilles »… Il est sollicité pour être l’un des Quatre Barbus. Boris Vian l’envoie à Saint-Tropez où il chante pour un public de connaisseurs qui auront de l’influence sur la suite de la carrière.

À la fin des années quarante, les chanteurs avec guitare sont rares : Henri Salvador, Stéphane Golmann… Jacques Douai est donc l’un des précurseurs de cette vague de troubadours qui bientôt allait nous apporter Félix Leclerc, Georges Brassens, Nicole Louvier, Jacques Brel, Guy Béart, le Père Duval, Marie-Josée Neuville, Pierre Perret et Anne Sylvestre pour ne citer que les plus connus.

Tout semble aller pour le mieux, mais en 1950, Jacques Douai tombe malade et doit se reposer pendant plusieurs années, loin des caves enfumées de Saint-Germain-des-Prés. En 1954, ayant refait provision d’air pur, il rentre à Paris et tout se précipite. Il enregistre File la laine de son ami Robert Marcy (également auteur de La queue du chat pour les Frères Jacques) chez un éditeur sympathique : La Boîte à Musique (BAM). Cette chanson au parfum médiéval restera toute sa vie comme une carte d’identité.

Les nouveaux disques se suivront chaque année, avec la même énergie créative. Quand son deuxième récital parut, une mini-révolution éclata dans le monde étudiant : la guitare était remplacée par un orchestre ! On cria à la trahison. Deux clans se formèrent, les pour et les contre. Puis les passions se sont apaisées. Si on aime Jacques Douai, on ne peut pas s’installer dans le confort bourgeois des habitudes. Toujours créer ; toujours surprendre ; toujours changer, sauf la qualité ! Jacques Douai n’a jamais voulu chanter pour une « élite ». Il s’est rapproché du peuple d’où il venait. Il l’a invité à déguster des plats plus riches que les sauces versées toute la journée par certaines radios. Son exigence dans le choix des textes était grande. Son répertoire poétique reste ouvert à tous comme une auberge de campagne, simple et joyeuse. Le mot de passe est : beauté. Au menu, chacun trouve la nourriture à son goût, et paie d’abord avec un sourire. On y est en famille : ouvrier, avocat, prêtre, écolier ou infirmière…

Jacques Douai se tint éloigné de l’univers du show-biz. Certains lui en ont voulu et l’ont ignoré. Tant pis pour eux ! Ne cherchez pas son nom aux programmes de l’Olympia ou de Bobino, ni à la Fête de l’Huma. Il chanta à la Mutualité, mais il préférait les salles plus intimes et parfois le plein air qui lui rappelait les feux de camp de ses vingt ans. Un jour à Nancy, le lendemain en Australie… Il parcourut les provinces et le monde sans se lasser et surtout sans décevoir son public fidèle, avide d’entendre cet alchimiste qui changeait les mots et les notes en or fin.

Parmi les lieux fameux où Jacques Douai chanta, il ne faut pas oublier « Le Vieux Colombier » et « Le Petit Marigny ». Malgré un succès constant, il ne devint jamais une « vedette », et pourtant il brillera plus longtemps que beaucoup de stars… Sa première épouse avait fondé « La Frairie », groupe de danses folkloriques. Par la suite, le Ballet National Populaire sera créé et Jacques Douai y participera activement (un chanteur émergera de cet ensemble : Serge Kerval).

Fondateur à nouveau, il invente le Théâtre Populaire de la Chanson où il reçoit des chanteurs confirmés comme Catherine Sauvage et Marcel Mouloudji et donne leur chance à des inconnus comme Jean Vasca et James Ollivier.

Il participe aux émissions de « La fine fleur » avec Luc Bérimont. Il dirige quelque temps la Maison de la Culture de Sceaux mais démissionne car le maire n’avait pas compris que l’éducation artistique ne se faisait pas en deux semaines.

Pendant vingt ans, il dirigera le Théâtre du Jardin pour l’Enfance et la Jeunesse. Danses et chansons seront interprétées et enseignées dans cette école vivante : « il est impossible que des enfants qui chantent ensemble se tapent sur la figure cinq minutes après ! » (J. D.). C’est avec Éthéry Pagava, sa nouvelle épouse, danseuse et chorégraphe, qu’il animera cette belle entreprise jusqu’au bout. La fermeture lui causera un grand désespoir, et les pétitions ne réussiront pas le miracle de la réouverture.

Jacques Douai n’était pas auteur et ne devint compositeur que longtemps après ses débuts. Il eut le talent de choisir ses textes parmi les plus grands. En vrac : Léo Ferré, Jacques Prévert, Georges Brassens, Louis Aragon, Gaston Couté, Aristide Bruant, Jean Cocteau, Robert Desnos, Paul Eluard, Charles Cros, Pierre Seghers, Guillaume Apollinaire, Charles Trenet, Max Jacob, Raymond Queneau, Arthur Rimbaud, Maurice Carême…, les Canadiens : Gilles Vigneault, Claude Léveillé, Jean-Pierre Ferland…, les anciens : Clément Marot, François Villon, Guillaume de Machaut, Roland de Lassus, Pierre de Ronsard… et tous les sans nom et sans âge qui ont formé le fonds du folklore francophone, ce qui est la plus belle décoration que l’on puisse décerner à un auteur.

Jacques Douai sera resté fidèle à sa maison de disques BAM jusqu’à ce qu’elle cesse ses activités. Il y eut un échange amical entre lui et Marie-Claire Pichaud (Studio SM) pour un microsillon.

Sa discographie est abondante. Elle comporte neuf 25 cm, une quinzaine de 30 cm, une vingtaine de 17 cm, sans oublier les trois CD édités en 2002 par EPM.

Au studio, nous avons été émerveillés par la qualité de l’interprétation, par celle des textes et des mélodies, et par celle de la prise de son due au célèbre André Charlin. Pour le premier récital, un pressage québécois bien meilleur que celui d’origine a été choisi. Pour le deuxième, nous avons retenu aussi une nouvelle gravure. Il faut excuser ces disques qui ont un demi-siècle !

La liste totale des enregistrements édités comporte près de cinq cents titres, autant de petits trésors intemporels. Régulièrement, Jacques Douai interprétait des disques pour les enfants, et ce fut encore le cas pour son dernier vinyl, de nouveau chez SM, en 1985. Il fut aussi un peintre doué.

Jacques Douai nous a quittés en août 2004 et repose au cimetière de Leuville-sur-Orge (91). Son épouse fait vivre son souvenir avec amour et ténacité. Une association des Amis de Jacques Douai est en cours de création. Jean Dufour termine son livre : « Jacques Douai, l’art et le partage ».

Le père Tanchon avait dit au petit Gaston : « Travaille bien à l’école pour ne pas être un ouvrier comme moi ! ». Jacques Douai a bien travaillé. Et si bien qu’il est devenu un artisan et un militant. Sur les routes de France et de partout, il a réalisé son chef-d’œuvre : une vie d’homme libre, entièrement consacrée à l’éducation populaire, à la chanson poétique et à la beauté. Il pouvait en être fier.

Jean Weber 02/06

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