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BERNARD DIMEY ET SES INTERPRETES
A de rares exceptions près, Bernard Dimey a toujours choisi de dire ses poèmes plutôt que de les chanter… ce qui explique que nous ne possédons, aujourd’hui, que peu de documents nous restituant sa voix chantée. Mais, d’une certaine manière, le poète a ainsi redonné une jeunesse nouvelle à une pratique aussi ancienne que la tradition des cabarets elle-même, et ses vers sont aujourd’hui repris par de nombreux diseurs qui, toutes générations confondues, les colportent des flancs de la Butte Montmartre - où la plupart d’entre eux ont été écrits - jusqu’aux plus lointaines salles de province, sans avoir besoin d’aucune musique pour véhicule.
Mais Bernard Dimey fut également un remarquable auteur de chansons, dont certaines font aujourd’hui partie de notre mémoire collective, sans que l’on en sache toujours “ le nom de l’auteur ”, comme le disait si bien Charles Trenet dans “ L’âme des poètes ”. De la fantaisie la plus légère (“ Mon truc en plumes ”), à la plus émouvante des nostalgies (“ Mémère ”), en passant par la pochade haute en couleur (“ Fredo ”) ou cette mélancolie dont les poètes se font parfois un refuge pour échapper à la grisaille d’un quotidien dont l’horizon leur semble trop étriqué (“ Syracuse ”).
Chez Dimey, les mots seuls sont déjà de la musique ; et ses chansons, de la poésie qui ne sentirait pas obligée de mettre ses habits du dimanche pour sortir humer l’air des rues. Deux facettes d’une même inspiration, d’un même humanisme, d’une même verve et d’une même tendresse, qui ne sont en fait que les fruits d’un même regard posé sur le monde, que tente de nous restituer la présente sélection.
BERNARD DIMEY (1931 - 1981)
Chaque époque a les poètes qu’elle se choisit. Ceux qui lui ressemblent et savent faire la roue ; et puis quelques “ maudits ” qui, se rappelant la fable du loup et du chien, de La Fontaine, la troublent et la séduisent en refusant et la gamelle et le collier. Chaque époque a donc les poètes qu’elle mérite… et, le plus souvent, passe distraitement à côté des autres : des plus fragiles, c’est-à-dire des plus profondément meurtris. Peut-être aussi des plus lucides, si l’on partage le sentiment de René Char selon lequel la lucidité serait “ la blessure la plus rapprochée du soleil. ” Bref, ceux qui ne se voient ni dans la peau d’un loup ni dans celle d’un chien, et qui refuseront toujours de prêter allégeance à ce que Bernard Dimey appelait “ ces dieux moribonds tournant au gré des vents / Que sont l’orgueil, la peur ou le désir de plaire. ”
Lucide (c’était d’ailleurs, de manière assez prémonitoire, son troisième prénom), Bernard Dimey le fut jusqu’à pratiquer parfois l’autodérision (“ Ivrogne, et pourquoi pas ? ”, “ Je finirai ma vie à l’Armée du Salut ”) ; lui qui, par interprètes interposés (Salvador, Zizi Jeanmaire, Montand, Jean-Claude Pascal, Mouloudji, Les Frères Jacques, Michel Simon, Gréco, Aznavour, Philippe Clay, Reggiani, Tino Rossi, Jean Sablon, Catherine Sauvage et bien d’autres), connut tous les succès, mais préféra toujours écrire ses vers sur les simples guéridons des bistrots bruyants de Montmartre.
Car Bernard Dimey fut le dernier grand poète de la Butte, à une époque où cette dernière, envahie par les cars de touristes, les barbouilleurs de niaiseries et les vendeurs de fanfreluches, était déjà passablement désertée par l’authentique bohème qui avait fait sa réputation. Ceux qui n’étaient pas morts avaient désormais plié bagages ou s’étaient réfugiés dans une distance un peu hautaine. Mais pas Dimey, dont la lourde silhouette, parfois gauche de trop de tangage, à la sortie d’un de ses bars d’attache, faisait à ce point partie du paysage qu’aujourd’hui encore elle manque aux habitués du coin, comme manquent longtemps après leur disparition un monument déboulonné, un cinéma démoli, un bout de square rasé ou une fontaine détruite.
Avec sa trogne d’ogre et cette facilité de plume qui le faisait ressembler à une source dont les alexandrins jaillissaient à jet continu, Bernard Dimey n’était pas - ne pouvait pas être - un poète éthéré. Ses thèmes de prédilection étaient le quotidien des petites gens, l’amour rongé par l’usure, les promesses non tenues d’une jeunesse enfuie et l’inlassable combat - gagné chaque jour, mais chaque jour un peu plus difficilement - contre celle qu’il appelait “ La Vieille ”. Cette mort devant laquelle il joue à faire le brave (“ Fini le mal de vivre et de gagner son pain… ”), et qui, finalement, le rattrapera à la veille de ses cinquante ans.
Marc Robine
Réalisation : Michel Célie, Christian Booff,et Alain Butet
Merci encore aux amis : Marcel Azzola, Maurice Blanchot, José Souc, Germano Rocha, Denis Van Hecke, Pierre Charial, Lionel Suarez et Jean Musy pour leur opportunes illustrations et improvisations musicales.
Merci aussi à Bob Mathieu pour sa judicieuse collaboration et les agréables moments que nous avons passés dans son studio à élaborer cet album.